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Je rentre étourdi par les rayons du soleil implacable, qui chauffe à blanc à cette heure tardive les maisons poudreuses de la petite ville arabe et je monte sur ma terrasse, pour me rincer les poumons et retrouver une attention diligente dans la joie. La vue s'étend de là sur les nombreuses terrasses animées d'une façon intime. Ici deux robustes négresses, à la plantureuse jeunesse, alertes et courageuses, le teint chaud, les yeux plus encore, nues jusqu'aux hanches, font une lessive, tandis qu'une femme arabe, la taille en diabolo, les pantalons serrés à la cheville, les pieds sortant de babouches pointues, et coiffée d'un voile sombre, vient inspecter le linge multicolore suspendu sur des filières. Là, une jeune femme, fardée et parée comme une châsse, est en train de peindre avec du noir de fumée les sourcils rasés d'une de ses compagnes qui a l'air d'une petite abeille d'or, à côté d'une esclave qui triture dans un bassin de cuivre la pâte de henné servant à rougir les ongles. Plus loin, une servante nubienne écoute les facéties qu'un nègre superbe, d'une maison voisine, lui débite avec volubilité, elle fait éclater les facettes d'un sourire étincelant; sur le rebord de la terrasse, un chat bombant le dos et dressant une queue couverte de poils rares est en arrêt devant un chien étique. Les femmes ne se montrent en public que recouvertes du masque noir ou doré dont les fenêtres laissent quelquefois apercevoir des yeux brillants et des profils fins et réguliers. Ici, sur la terrasse, elles sont chez elles. Dissimulé, je les observe bien.

En fait de robes, les femmes arabes ont un fourreau d'étoffe de couleur qui les prend au-dessus des seins et tombe à la cheville. Leurs épaules sont couvertes d'une autre pièce drapée avec plus ou moins d'art qui leur sert de capuchon. Elles raffolent des bijoux et se couvrent de bracelets, de colliers de santal et d'ambre. Le lobe de l'oreille percé et distendu reçoit une piécette d'or. Les chevilles sont garnies d'énormes anneaux d'argent repoussé, ce qui donne une démarche bizarre. Les jours de fête, elles se mettent sur la poitrine de riches plaquettes ciselées qui servent d'amulettes. L'existence de ces dames est peu active comme dans les pays d'Orient. Elles passent leurs journées à deviser avec leurs compagnes et à chiquer un mélange de bétel, de noix d'arec et de chaux pilée qui leur noircit les dents et colore leur salive en rouge.Plus loin, derrière un bouquet de palmiers éployés, où le soleil équatorial darde encore ses javelots, apparaît une machine étrange: quatre troncs d'arbre grossiers arc-boutés soutiennent un appareil actionné par un bœuf qui descend d'un pas lent un plan incliné creusé dans le sol. La bête attelée par les cornes et les épaules sue et souffle bruyamment, tandis que monte du puits l'outre pesante chargée d'eau à l'éclat vert, qui se fonce et se noircit. Et, lorsque cette outre est au-dessus de l'orifice, un déclic la fait basculer et l'eau, avec un froissement discontinu, est projetée dans un petit bassin. La bête alors, dirigée par un Noir, remonte le plan incliné pour recommencer son labeur. Maintenant, de tous les côtés ce sont des grincements des outres sombres qui montent et s'ouvrent pour laisser échapper l'eau ; les hommes et les bêtes peinent sous le soleil implacable et semblent condamnés à un travail sans fin. Mais la rumeur nombreuse s'éteint, le roulement menu de la poulie sur le câble cesse. Puis, l'immense paix du soir nuancé descend. Près de moi, s'élève au lointain du silence nocturne l'invocation rauque et monotone d'un muezzin, à Allah. Et, jusqu'aux plis secrets de mon cœur, je sens la farouche tristesse de l'Islam qui semble envelopper d'un linceul la vieille ville arabe aux maisons lézardées. Un phare dans la nuit chaude et résineuse où le bleu filtre obscurément m'envoie son rayonnant message; il trace une route d'or comme un grand coup de vent parmi les étoiles, et ma tête est un pavot sec, pleine de poussière de sommeil.

 

FRED BLANCHOD   Escale chez les pêcheurs de perles - 1942

 

NB: Blanchod a certainement lu le Tour du Monde et a pris soin de noter les bons passages, comme vous pourrez le constater à la fin de la rubrique GENS en lisant le récit de 1901 que je reproduis...Flagrant délit de recopiage!

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