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Dans les solitudes du désert d’Oman - François d’Harcourt 1964

L’ancienne côte des Pirates disparaissait peu à peu à nos yeux. Une certaine nostalgie s'était emparée de nous. Déjà au loin se dessinaient les montagnes d'Oman. Notre jeep déboucha brusquement en bas d'une dune dans le sable fin. Une nouvelle aventure commençait.

Autour de nous, une maigre végétation composée surtout d'herbes rabougries et d'arbrisseaux tordus par la sécheresse s'éparpille au gré de la nature. Quelques habitants vivent en troglodytes dans des hameaux disséminés çà et là à proximité des rares puits. Ils se nourrissent de dattes, élèvent quelques chèvres, des moutons et chassent. A Ras-EI-Khaimah, le Cheikh a insisté pour que nous soyons accompagnés par un de ses amis. Nous comprendrons plus tard re véritable sens de son intervention et lui en saurons pleinement gré. La piste qui rejoint la côte des Pirates à celle d'Oman est supposée être pleine d'embûches.

Depuis une heure notre jeep tressaute sur un terrain plat, mais caillouteux. A notre surprise, des perdreaux au plumage grisâtre s'envolent dans un bruit de plumes.

Il y a même des loups dans la région, nous dit Salim, l'ami du Cheikh. Et il ajoute aussitôt : 

- Le plus dangereux jusqu'en 1950 n'était pas les animaux, mais les gens: les habitants de la région coupaient volontiers le cou de ceux qui s'aventuraient par ici.

Arrivés dans le petit village de Khatt situé au pied des premiers contreforts, nous complétons nos provisions avec des dattes et un peu de viande cuite et remplissons les outres. La chaleur nous paraît avoir atteint son maximum. C'est alors qu'un homme en haillons surgit à quelques mètres devant nous, mais tournant le dos. Il fait pitié. Tout à coup, il se retourne. Nous avons un bref mouvement de recul. Est-ce bien un homme? Il n'a plus de visage - plus de joues, plus de bouche, ni de nez - seulement des orifices au milieu d'un faciès osseux mis à nu.

- Sa face a été mangée par une hyène, me souffle Salim. 

Tremblants d'émotion, nous le regardons s'enfuir et disparaître.

La piste gravit les premières hauteurs par une montée en épingle à cheveux, étroite et rocailleuse. Le moteur a quelques ratés tant la pente est raide. Mais bientôt s'étend devant nous et jusqu'à l'infini une succession de montagnes arides et de ravins desséchés. Nous avons peine à croire qu'il soit possible de vivre ou plutôt de survivre dans un pareil décor.

- Mais si, plusieurs tribus habitent ces montagnes, déclare Salim, en caressant la crosse de son fusil.

Puis avec quelque hésitation :

- Ces gens-là ne sont pas tendres.

- Que voulez-vous dire?

- Eh bien, pour parler franchement, cette région-là n'a pas encore été pacifiée. Il faut être prudent, car l'insécurité est grande. C'est pire encore au sud, dans la région du Djebel Akhdar .

- Voilà pour nous réconforter! murmure mon compagnon.

Plus nous avançons, plus le paysage devient sinistre. Le ciel est lourd et voilé. Les sommets aux arêtes déchiquetées se perdent dans les brumes de chaleur. Mais peu à peu, avec l'altitude, l'air est moins chaud. Nous commençons à respirer.

Le jour baisse rapidement. Les tournants se succèdent. Soudain la piste vire brusquement, escalade un rocher, puis redescend en lacets vertigineux. Salim qui conduit, stoppe la voiture. Il nous emmène à travers un couloir creusé dans le flanc de la montagne. Nous faisons une centaine de mètres à pied. La percée surplombe une vallée qui n'a rien de commun avec les autres: longue, sournoise, comme encastrée entre d'épais rebords, elle nous inspire de l'inquiétude. Autour d'elle prennent naissance des gorges aux parois calcinées, tourmentées, ravinées par le soleil et les vents. Il y a là d'énormes éboulis de pierres jetées pêle-mêle par quelque force géante. Paysage d'épouvante et d'apocalypse. Terre inhumaine que des cataclysmes ont bouleversée.

Salim étend alors son bras :

- C'est la " Vallée de la Mort ", dit-il.

- Pourquoi l'appelez-vous ainsi?

-C'est une longue histoire. Ce que je peux vous dire, c'est qu'un jour la tribu qui habite au sud de Wadi Al-Qar entra en guerre avec les Shargis. de cette vallée. Une certaine nuit, trente à quarante hommes se dirigèrent jusqu'ici sans être surpris. Ils longèrent les murs du fortin dont vous pouvez apercevoir les ruines. Leurs poitrines et leurs épaules nues et peintes avec de l'indigo et de l'huile brillaient comme un métal bleuté. Ils réussirent à pénétrer dans l'enceinte. C'est alors que commença la tuerie générale. Hommes, femmes et enfants furent massacrés et le village rasé.

Salim fut le premier à rompre le long silence qui s'était établi.

- Si vous voulez bien, nous roulerons pendant toute la nuit, sans nous arrêter, dit-il, en triant les balles de son fusil. C'est le meilleur moyen de ne pas être ennuyés.

La phrase était si bien tournée qu'elle nous parut suspecte.

- Cela veut-il dire que nous risquons de nous faire trancher la gorge ? dis-je à mon tour . 

- Eh bien, oui, c'est tout à fait cela. Insensiblement, nous accélérâmes l'allure. Finir ce voyage à l'ombre de ces rochers calcinés ne nous tentait décidément pas.

Le jour était à peine levé que nous arrivons à Kalba au sud du golfe d'Oman. La piste descend en lacets jusqu'au rivage, car ici les monts du Hajar plongent presque directement dans la mer.

A une dizaine de kilomètres plus au nord, un petit village s'étire au bord du golfe, c'est Fujairah où réside le Cheikh de ce territoire. Le vieux fort n'a pas été réparé depuis 1952, date à laquelle il fut bombardé par un aviso britannique afin d'obtenir la libération des esclaves qui y étaient maintenus prisonniers. Arrivés jusqu'au bord même de l'eau, nous trouvons une mousse blanchâtre qui flottait sur une vaste surface. De l'écume? Non, c'était impossible, la mer était calme. Regardant de plus près, il s'agissait d'œufs de poissons agglutinés sur une épaisseur de près de 20 centimètres. Mon compagnon allait entrer dans l'eau pour se rendre compte. Salim le retint par le bras :

- Sous cette gelée de poissons nagent des milliers de serpents de mer rayés jaune et noir . Ils sont beaucoup plus venimeux que des serpents de terre.

- Autrement dit, la mort est instantanée s'ils vous piquent, conclut Daniel.

- Mais, ajouta Salim, on les trouve le plus souvent au large, occupés à se chauffer au soleil. 

- Peut-on se baigner? demandai-je.

- C'est risqué. Il existe sur cette côte des araignées de mer géantes qui atteignent parfois 50 centimètres de haut. Elles montent des bas fonds. Les pêcheurs les abattent à coup de crosse de fusil ou de bâtons.

Remontant vers la voiture :

-Le golfe d'Oman est connu, dit-il, pour sa faune sous-marine. Il m'est arrivé de voir, à certaines époques de l'année, la mer recouverte d'un tapis de méduses aux teintes rouges et violacées dont la moindre d'entre elles provoque, si on la touche, une violente brûlure.

Rien ne nous retenait plus dans ce pays où la survie relève du miracle. Aussi, mettons-nous cap au sud. Quelques heures plus tard, nous retrouvons ces immensités désolées, arides, prodigieusement lumineuses: le désert d'Oman, prolongé par celui encore plus effrayant du Roub-EI-Khali, vaste étendue sans fin brûlée par le soleil. A perte de vue, pas un arbre, pas une touffe de végétation.

Il fait grand jour, un jour dur sur un monde nu. Ici la vie n'existe pas. C'est le vide absolu. La solitude devient pour nous comme un refuge. Nous roulons jusqu'au soir et arrivons, épuisés, à proximité d'une petite oasis. Ce n'est pas la tendre et luxuriante oasis saharienne. Des claies de roseaux, érigées au sommet des dunes environnantes, essaient de les retenir, de retarder leur approche. Mais les grandes masses de sable, muettes et sournoises continuent d'avancer. Elles ne s'arrêteront qu'à l'engloutissement final. Départ à l'aube. La piste fuit devant nous, droite et mince, à peine visitée par endroits. Nulle part il n'y a trace de point de repère auquel l'œil puisse s'accrocher. Autour de nous, rien qu'un implacable horizon démesuré, infini, où il serait vain de chercher une ombre ou même un signe.

Parfois, nous rencontrons des squelettes de chameaux. Il faut les avoir vus s'agenouiller pour mourir, leur long cou tendu désespérément vers ceux qui s'éloignent en les abandonnant, pressés de sortir au plus tôt de ce pays maudit. Quelque temps après, il ne restera plus que des carcasses desséchées et tannées par le soleil. Nous roulons toujours. La lumière éblouissante que renvoient sans cesse les cristaux de sable finit par blesser les yeux. Les paupières, elles-mêmes, se remplissent de fines poussières rendant chaque cillement d'œil douloureux. De temps à autre, des tourbillons se déplacent et forment des colonnes s'évasant vers le haut. Puis tout disparaît.

La nuit nous surprit alors que, comme chaque soir, le soleil se couchait dans un embrasement de porphyre et de jaspe. Le campement installé, un silence absolu s'établit sous la coupe étoilée. C'est alors que nous entendons un chant très doux s'élever. Tantôt il s'enfle comme si la brise soufflait dans une flûte, tantôt il se meurt : c'est le chant du sable, de cette infinité de grains minuscules que le vent pousse et fait ruisseler . Les premières lueurs montaient dans le ciel. Le vent venait à peine de fléchir. De courtes rafales balayaient encore l'immense mer de sable. Fantomatique et comme surgie de la nuit, une caravane avançait lentement au pas souple et mesuré de ses chameaux. D'où venaient ces Bédouins ? Où allaient-ils ? Le plus souvent, ils traversent le désert pour se rendre d'une côte à une autre avec leur provision de requin séché. Énigmatiques, ces hommes portaient sur leur visage les motifs d'une grandeur. Leurs yeux avaient la douceur des bleus et le feu des noirs. Dans leur être tout imprégné d 'histoire, on sentait vibrer cette volonté des légions de Mahomet qui partirent à la conquête du monde et ne s'arrêtèrent qu'après avoir atteint l'Himalaya et l' Atlantique. En moins de soixante-dix ans, la marée arabe avait déferlé sur une étendue plus vaste encore que celle de l'empire romain. Mais au loin des dunes sombres et grises moutonnent à l'infini. Elles ressemblent à des masses de cendres et de scories: nous arrivons aux confins de l'effroyable Roub-EI-Khali, le " Territoire Vide ", le plus mortel des déserts, vaste étendue quasi inexplorée, que de colossales éruptions ont bouleversé et dont il ne reste plus que des cratères ensablés. Sur cette terre crevassée, noircie par les cataclysmes, d'étranges îlots de lave se déplacent au milieu d'une mer de sable, comme dans un monde de légende.

Ici la chaleur tue. Le visage inondé de sueur, les membres endoloris, nous continuons de rouler. Nous avons l'impression de bouillir dans un chaudron.

- Le thermomètre marque 54° à l'ombre, balbutie Salim.

- Quelle ombre? s'écrie Daniel ironiquement. - A l'intérieur de la jeep.

Le sol est si chaud que la plante des pieds brûle à travers le cuir des sandales. Les serpents, eux-mêmes, qui se risquent hors de leurs trous pendant le jour, meurent grillés dans le sable surchauffé.

Et malgré cela, le Roub-EI-Khali n'est pas inhabité. Un peuple hante ce décor dantesque de rochers nus et brûlants, vision de fin du monde.

- Comment vivent-ils,Salim.

- Ils chassent l'iguane et les rats-kangourous; ils se nourrissent aussi d'œufs d'autruche. Ces hommes, qui sont peut-être les derniers éléments de tribus jadis florissantes, vivent là, loin du monde, comme sur une île déserte.

- Mais ils ne sont pas seuls, nous explique Salim: les proscrits, ceux que leur tribu a mis hors la loi, viennent se réfugier ici. Si un homme a commis un délit grave, telle viol d'une femme, il est banni de sa tribu. Il est rayé de l'existence et la place qui lui est réservée au cimetière est désormais surmontée d'un tas de pierres, tout comme s'il était mort.

Ainsi ces vagabonds mènent-ils une vie errante qui les conduit parfois vers l'ouest, près de Shabwa, la " Cité des Tombes " ancienne capitale des rois de d 'Hadramout et dont l 'histoire remonte dans la nuit des temps. Jusqu'où ? C'est encore là un mystère.

Parfois aussi ces êtres hagards, qui vivent comme à l'âge de pierre, descendent-ils vers le sud jusqu'au Dhofar, le pays de l'encens, sans jamais en franchir les limites. Et pourtant, ils trouveraient là, entre la mer et le désert, l'un des pays les moins connus du monde et aussi l'un des plus doux où vivre. On aborde d'abord des collines sèches et arides. Puis surgissent les premiers buissons et des oliviers sauvages. Au fur et à mesure que l'on monte, l'air devient plus frais et c'est alors qu'apparaissent et se succèdent des pentes verdoyantes où paît un bétail bien gras. Peu à peu, on découvre des massifs qui ressemblent à des rhododendrons, une herbe tendre, des lacs enchantés, bordés de roseaux, de tamaris, de fleurs de toutes sortes. Des poules d'eau s'ébattent au milieu des nénuphars. Dans les arbres, de magnifiques pigeons aux ailes vertes mènent une joyeuse existence. On croit rêver. C'est presque sans transition que l'on passe du désert le plus maudit de l'univers à ce petit paradis dont le paysage pourrait être celui de la Touraine. Des tribus craintives, parlant chacune un langage différent, incompréhensible et impossible à écrire, vivent là avec leurs rites et leurs tabous. Les hommes portent des lanières de cuir autour de la tête et des tuniques négligemment fixées à la taille. A leur ceinture sont accrochés des poignards. Ils sont perpétuellement en guerre. Mais nul ne sait d'où ils viennent et personne - ni même les Arabes - ne les comprend. On penserait à des hommes de l'âge néolithique. Sur la côte - l'ancienne " côte de l'Encens " s'élevait jadis une ville riche et célèbre. Des convois entiers de bateaux s'y arrêtaient, en transit, avec des trésors fabuleux destinés à des temples hindous ou à des palais méditerranéens. Leurs cales étaient remplies d'ivoires, de soieries, de plumes d'autruche, de sabres, de perles, d'épices de toutes sortes et aussi de singes et de paons. Mais on y trouvait aussi des esclaves noirs. Aujourd'hui encore, ce sont des esclaves armés qui gardent le palais du sultan à Salalah. Puis ce fut à nouveau, sur le chemin du retour, le reg dur, noir, et les pierres semées par quelque fantastique torrent sur ces immensités rongées par les siècles et décharnées jusqu'à l'os. Tragique destin de ces terres qui sont mortes au cours des âges et qui ne renaîtront sans doute jamais.

Et dans cet enfer, où nous avons constamment la sensation d'être exposés à la flamme d'une lampe à souder, nos gorges desséchées ne reçoivent plus que trois fois par jour les quelques godets remplis d'une eau qu'il fallait coûte que coûte rationner .

Au seuil de la souffrance, nous voudrions déjà être de retour à notre camp. Mais avant de changer de continent et de monde, nous jetons un dernier regard sur ces grandes solitudes où seul règne le soleil.

 

Dans les solitudes du désert d’Oman - François d’Harcourt 1964

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